Jérusalem, de nos envoyés spéciaux
ui savait que
le chanteur Mike Brant, qui s'est suicidé à Paris en 1975 à
l'âge de 28 ans, s'appelait en réalité Moshe Brandt, était
israélien et fils de rescapés de l'holocauste ? Un
documentaire (réalisé par Erez Laufer), présenté au Festival
de cinéma de Jérusalem qui vient de s'achever, fait le
portrait de l'ami de Sylvie Vartan et de la bande de Salut
les copains, devenu une idole française sans parler un mot
de français, dont l'icône «sex-symbol» cachait mal l'autre
histoire, celle de la dernière guerre mondiale.
Israël, miroir brisé. Dans cette sélection des
documentaires, le festival a donné le prix à Kaddim Wind,
une chronique sur la vie des juifs marocains réalisée par
David Benchetrit. Les propos tenus y sont si durs, si
extrêmes, que l'on croirait entendre s'exprimer des radicaux
palestiniens. Dénonciation accablante du sionisme, du racisme
israélien au quotidien, de l'«apartheid» au sein de l'Etat
hébreu. On y fait même l'apologie de l'Intifada contre
l'establishment ashkénaze. Ceux qui parlent ? Les
mizrahim, c'est-à-dire les juifs venus de pays arabes
ou musulmans, tout particulièrement les juifs marocains. A
travers l'itinéraire d'une poignée d'entre eux, on découvre la
face cachée d'Israël. D'abord trompés par l'Agence juive qui
vient au Maroc les trier comme du bétail, puis «esclaves» -
c'est l'un d'eux qui emploie ce terme - dans la grande
fabrique sociale israélienne, dès lors condamnés aux
bidonvilles et bourgades au milieu de nulle part, ou alors
«boucliers humains» dans les kibboutz de la ligne de front
libanaise désertés par les autres communautés, les
mizrahim crient leur colère, de la première à la
dernière image, et le plus souvent contre la gauche
israélienne.
Ce voyage à travers l'identité éclatée d'Israël, vaste
miroir brisé où les mizrahim n'osent regarder de
crainte qu'il reflète cet autre, cet impur, ce juif ombré
d'arabe que l'élite leur demande de haïr et d'abolir en eux,
est captivant. On suit notamment l'itinéraire d'une «Panthère
noire» israélienne, qui incarne la révolte séfarade, et
raconte que les consignes de la police israélienne, dans les
années 50, étaient de briser les os des manifestants - ce que
l'armée fera aussi bien plus tard lors de la première Intifada
palestinienne. On y découvre aussi Arié Deri,
l'ex-charismatique chef du Shas (parti des ultra-orthodoxes
séfarades), avant son emprisonnement. Surprise : cet homme,
associé au rigorisme religieux le plus étroit, témoigne pour
son Maroc natal d'un tel amour et d'une telle nostalgie que
l'on se demande si sa Terre promise n'était pas derrière
lui.
Autre documentaire primé par le jury, Mon
terroriste, de Yulie Cohen Gerstel. La réalisatrice,
victime d'un attentat à Londres en 1978 quand elle était
hôtesse de l'air pour El Al, s'interroge sur la haine et la
peur. Elle rend visite à «son terroriste», emprisonné en
Angleterre, reconstitue minutieusement son itinéraire et son
environnement, avant d'envisager d'écrire une lettre pour
soutenir sa mise en liberté. Mais le Festival de Jérusalem a
aussi retrouvé l'humour sous la tragédie éternelle. La
manifestation avait en effet passé une commande à dix-sept
cinéastes, leur proposant de réaliser un court-métrage sur la
«situation», terme employé pour parler de l'état de
guerre actuel, qui n'a pas de nom. Les cinéastes se
déchaînent. Ainsi, le film de Gur Bentvitch est un jeu vidéo
où une lycéenne palestinienne joue contre un copain israélien.
Elle active le personnage d'une terroriste, il lance les
soldats à ses trousses, mais personne ne gagne : c'est time
out juste avant l'explosion finale, et les mômes lâchent
les manettes.
Calumet de la paix. «En tant que soldat d'une
unité d'élite, je pense qu'une bonne pipe relâcherait
sérieusement la tension au Moyen-Orient.» C'est l'une des
réponses des Israéliens interviewés dans Soixante- Douze
Vierges, le film de trois minutes (le temps d'une pipe ?)
d'Uri Bar-On qui a demandé à ses compatriotes : «Jusqu'où
êtes-vous prêt à aller pour la paix ? Jusqu'à sucer Arafat
?» Une jeune fille répond franchement à ce sondage
politique : «Oui... je ferais une pipe à Arafat mais il
doit promettre d'éliminer le terrorisme et de ne pas éjaculer
dans ma bouche.» Une étudiante, l'air sérieux avec des
lunettes, n'est pas certaine de comprendre la question du
cinéaste : «Vous voulez dire...» Choquée, elle
réfléchit, puis, sur le ton d'un commentaire de texte du bac :
«Oui, si cela amène la paix, je veux bien être la dernière
victime, je suis prête à sucer le truc d'Arafat.» Un homme
d'âge mur, moins optimiste : «Faire une pipe à Arafat ?
Euh... après vous.» Un médecin, doctement : «Beaucoup
de maladies vénériennes sont transmises par la fellation».
Une fille très jolie: «L'année dernière, il aurait fallu
sucer seulement une vingtaine de mecs mais, aujourd'hui, cela
ne suffit plus, il faut au moins en sucer des centaines.»
On note également l'analyse du partage des responsabilités
dans la crise. Comme ce jeune homme : «Vous dites Arafat,
mais j'entends Sharon», ajoutant : «Je suis aussi prêt
à faire une pipe à Sharon.» A crise régionale, réponse
globale : «Pour la paix, je sucerais tous les membres du
gouvernement de Syrie, d'Egypte, du Liban, d'Iran, de
Jordanie...» Enfin, ce constat courageux sur le processus
de paix : «Si la voie orale n'a pas marché avec Arafat, je
suis prêt à emprunter la voie anale pour la paix.».